Entretien,  Generale

19 min readMathieu Thomas : entretien avec un phénix

Passionné de sport et champion de para-badminton, Mathieu Thomas, ce vrai optimiste s’est relevé après des années de combat contre la maladie et vit aujourd’hui avec un handicap « invisible ». Retour sur une rencontre inspirante avec un champion engagé.

Mathieu Thomas apprend, à 17 ans, qu’il souffre d’un cancer. Pour sa guérison, les médecins doivent sectionner le nerf crural et une partie du muscle illico psoas de la jambe droite. Après de long mois de rééducation, il est porté par sa passion : le sport. Depuis il s’est lancé dans le para-badminton et est devenu 6 fois champion de France. Il se prépare pour les premiers jeux paralympiques qui intègrent le para-badminton. Nous avons pu nous entretenir avec ce champion engagé  “rendant visible l’invisible”.

  • Mathieu Thomas, comment ça va ?

Eh bah ça va bien, j’ai envie de dire. Je suis un peu à fond dans plein de projets en ce moment comme toujours mais ça va bien.

  • Comment se déroulent les entraînements avec ce deuxième confinement ? Est-ce quil y a une différence avec le premier ?

J’ai vraiment beaucoup de chance, ça c’est une certitude, parce que je peux m’entrainer normalement. En tant que sportif de haut niveau, ça ne s’est pas arrêté. Contrairement au premier confinement, où là on était vraiment totalement stoppé et à la maison. On ne voit pas de réelle différence par rapport à la normale parce que cette fois les enfants sont à l’école. La seule différence c’est qu’on ne voit pas les proches, la famille et qu’on ne sort pas le week-end. C’est un peu pesant et on a hâte que ça change mais on survit bien par rapport au premier confinement.

  • Vous êtes un peu plus focus sur vos entrainements ?

Oui et non. Le premier confinement m’a permis de réfléchir sur beaucoup de choses. J’ai eu le temps de me poser et de remettre un peu à plat ma communication : “qu’est ce que je voulais faire et qu’est ce que je voulais transmettre ?”.  Je me suis lancé dans plein de projets, qui portent leurs fruits aujourd’hui. Je n’ai plus beaucoup de temps maintenant.

  • Quel(s) conseil(s) pouvez-vous donner à quelquun qui pourrait abandonner, surtout pendant cette période anxiogène ?

On se le dit très souvent avec mon entraineur : pour ne pas abandonner, ce qu’il faut ce sont des objectifs calibrés et atteignables. Si les objectifs fixés sont trop élevés, on finit dans l’échec et on perd la motivation. Avant d’en arriver là, le conseil que je peux donner c’est de descendre le curseur pour pouvoir réussir son objectif. Attention à ne pas non plus se fixer un objectif trop bas, atteignable trop vite. Il faut qu’il y ait une certaine difficulté pour avancer. La clé est de trouver le bon curseur, de se connaître.

Il faut aussi être positif, flexible et enthousiaste au changement. Savoir s’adapter, c’est peut-être aussi une faculté que j’ai et que beaucoup de personnes en situation de handicape ont. Ils ont dû s’adapter après un accident de la vie, d’apprendre à changer leurs habitudes. Plus on s’adapte et plus une nouvelle situation devient simple. Donc ce que je peux dire à tout le monde c’est de sortir de sa zone de confort le plus possible, ça fait bizarre au début mais après c’est plaisant.

  • Est-ce difficile de gérer vie privée et vie sportive en tant quathlète professionnel ?

Pour ma part pas trop, dans le sens où il faut juste trouver un équilibre et j’ai été éduqué comme ça. Mon métier, mes projets ne sont pas seulement personnels mais aussi familiales et c’est nécéssaire pour que la vie privée et sportive fonctionnent correctement.  J’ai aussi la chance de faire un sport qui n’est pas vraiment médiatique, donc ma vie privée est quand même bien préservée.  Je peux donc me concentrer sur mon sport, ma famille comme il se doit. 

 

  • Quelle est votre plus grande réussite ?

On va dire que j’ai deux grandes réussites, toutes deux liées au sport. La première c’est d’avoir pu vaincre cette maladie qu’est le cancer. Durant mes traitements contre le cancer, les produits chimiques ont eu quand même des effets sur mon corps. Mais la seule chose que j’aimais faire et qui me restait – parce que j’étais déscolarisé à cette époque – c’était de faire du basket avec mes amis dans mon club. C’était mon unique lien social car j’étais trop épuisé pour le reste. Aujourd’hui je suis en vie.

Ma deuxième grande réussite c’est d’avoir accepté mon handicap, treize ans après l’avoir caché.

Cela vient certainement du fait que j’ai décidé de faire les jeux paralympiques. Sans ça, je pense que je l’aurais encore caché aujourd’hui.

  • Quest-ce qui vous a réellement motivé à reprendre le sport après votre rééducation ?

Le sport ça fait partie de ma vie et il m’apporte bonheur, liberté et défis. J’ai arrêté de faire du basket parce que je n’arrivais pas à le faire comme avant ma maladie. C’était très frustrant pour moi. Je suis donc devenu entraineur et arbitre pendant un temps, mais trop frustré de ne pas pratiquer, après deux ans, j’ai arrêté.

Par la suite, je me suis concentré dans mes études puis j’ai repris la rééducation (renforcement musculaire), fait de la natation et du vélo pour pouvoir faire de l’exercice sans me faire mal. C’est vraiment bien plus tard, à 28 ans, que j’ai découvert le badminton. Il y avait les championnats de France, j’y suis allé et je deviens champion de France. Je me suis dis : « Ça fonctionne bien donc allons à l’international voir ce qu’il se passe ! ». Rencontrer d’autres pays, jouer pour la France, c’est tellement énorme que je me dis il faut que je continue. Et c’est aux Jeux de Rio, en 2016, qu’on nous annonce que le badminton rentrera comme sport paralympique en 2020 à Tokyo. Ça me passionne, ça me plait de m’entrainer tous les jours donc je me lance là dedans et quatre ans après j’arrête totalement mon métier de producteur de projet dans l’informatique. Depuis je suis à 100% dans le badminton, à m’entrainer tous les jours et c’est chouette, j’ai une super vie et de la chance.

  •  Quel a été votre déclic pour communiquer sur votre handicap ?

Mon déclic ? Les JO. Avant je n’en parlais pas. Je n’en avais pas besoin et, je le cachais même. Mon déclic est un cheminement. J’ai caché mon handicap de mes 17 à mes 30 ans. Puis j’ai décidé d’en faire une force et de faire les jeux paralympiques. Tout devient officiel aux yeux des autres et j’en avais besoin. C’est comme appartenir à une famille. On se sent porté. Moi je me sens porté par cette reconnaissance et aujourd’hui, j’accepte les choses, je suis prêt à le communiquer, j’en suis fier.

  • En quoi consiste la SEEPH (Semaine européenne pour l’emploi des personnes handicapées) ?

La SEEPH est une semaine que je trouve importante et surtout un temps fort dans l’année pour toutes les entreprises qui souhaite parler du handicap. Souvent les sociétés ont un pôle ou une entité qui parle d’inclusion, de diversité et d’handicap. 

  • Qu’avez vous fait durant cette semaine ?

Cette semaine est vraiment importante pour moi parce que c’est à ce moment-là que les sociétés nous contactent. Je travaille et j’agis déjà toute l’année dans des entreprises par le biais de JKO Sport qui me met en contact avec ces dernières, mais cette semaine est particulièrement chargée. En 4 jours j’ai dû faire 5 conférences chez Orange, Sushi Shop, Jules, Compas Groupe, La Banque Postale.

J’ai beaucoup parlé d’handicap “invisible” parce qu’aujourd’hui quand on parle d’handicap on pense personne en fauteuil, avec un handicape visible. 80% des handicaps sont « invisibles » et on se réduit à ne parler seulement que de ces 20%. Aujourd’hui il y a encore trop de jugements et de préjugés sur le handicap à cause de ça.

Une personne avec un handicap « invisible » se gare sur une place de parking handicapé, sans fauteuil, à coup sûr il se fait juger voire insulter. C’est dure mais encore une fois il faut vraiment éduquer les gens sur ce principe. Au lieu de juger, il faut être plus bienveillant. C’est un peu mon combat aujourd’hui, je le résume en “rendant visible l’invisible”

  • Pourquoi est-ce important pour vous de sensibiliser sur lhandicap « invisible » en dehors du monde sportif ?

Tout simplement parce que mon métier aujourd’hui c’est le sport, et je suis persuadé qu’il est vecteur d’inclusion. Le sport parle à tout le monde et je m’en sers pour parler du handicap. J’ai aussi eu la chance de travailler pendant 10 ans en entreprise. J’en connais les enjeux, les problématiques, du coup ça me paraissait tout à fait naturel d’amener le sport et le handicap dans les entreprises et de faire ce parallèle.

Je le redis mais on ne parle pas assez d’handicap invisible. Trop peu de personnes sont informées. Si je n’étais pas sur un terrain aujourd’hui personne n’aurait vu mon handicap. Si tous les autres athlètes pouvaient faire de même je pense que ça aiderait un peu plus à changer le regard sur le handicap.

  • Cest un appel alors ?

Un appel aux athlètes et un appel au Monde : Regardez les Jeux Paralympiques !

 


  • Dans quel état d’esprit étiez-vous au moment où on vous a annoncé l’annulation des jeux ?

Avant même que ce soit annulé j’étais en phase de qualification. Je devais partir pour une compétition et la veille on nous annonce que les frontières allaient fermer. Une semaine après nous avons été confiné. C’était assez rapide et brutal. En même temps je me suis dit : « Top je suis qualifié c’est super ». Donc phase d’euphorie.

Quelques temps après, on nous dit que les jeux sont annulés et sur le coup je ressens une énorme déception. Mais j’étais blessé donc en regardant le positif, c’était pas plus mal pour moi que tout s’arrête. Je vais pouvoir me remettre d’aplomb car la qualification est usante.

Puis enfin, le jour où ils nous annoncent que les jeux seront reportés le bonheur revient. Je me dis que j’ai un an pour me re-préparer. Par contre ça a laissé une grande incertitude sur les qualifications et aujourd’hui c’est encore toujours le cas. Ce qui est prévu, c’est qu’ils gardent toute la qualification sur les compétitions déjà passées. Mais il me reste encore une compétition pour dire officiellement ou non si je suis qualifié. Réellement, c’est vraiment bien parti mais il me reste cette dernière compétition pour le dire officiellement.

Donc aujourd’hui je suis dans cette incertitude totale. Du fait de cette incertitude, je me suis lancé dans un autre projet sportif : la future olympiade avec Paris 2024. Je me prépare aussi dès à présent, même si les jeux de Tokyo ne se font pas, pour Paris 2024. Je revois totalement mon jeu, en faisant un travail beaucoup plus profond, que je n’aurai peut-être pas pu faire.

  • Quel est le programme de cette prochaine année pour vous ?

Les objectifs sportifs dépendent du calendrier. Et encore une fois ce calendrier je n’ai aucune idée de comment il va être rempli. Le jour où ça se débloquera, on pourra se re-projeter sur des choses. En attendant moi je me prépare à une ré-ouverture et à des nouvelles dates. Je me tiens prêt.

Le jour où j’aurais des compétitions, j’aurais un objectif précis sur lequel me baser et travailler dessus le plus possible. Je peux vous donner des exemples aujourd’hui très concrets : je revois mes déplacements sur un terrain. Je me suis habitué à faire les choses d’une certaine manière. Aujourd’hui j’analyse comment optimiser dans le détail, le placement de mon pied à tel endroit pour gagner plus de force. Je fais des séances de musculation pour renforcer ma jambe droite que j’utilisais très peu au final. Beaucoup de travail et de persévérance pour être prêt le jour J. 

Tu peux suivre le parcours et les engagements de Mathieu Thomas sur ses réseaux sociaux :

 

 

 

 

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